Tuesday, January 04, 2005

le sang qui coule

le sang qui coule


Mon papa le magicien.
Mon papa est un magicien .
C‘est le plus fort de tous les papas.
Quand il met des graines dans la terre, elles poussent et grandissent jusqu’au ciel.
Même les étoiles s’écartent pour laisser passer les arbres de mon papa.
Quand je serai grand, j’aurai de grandes mains comme mon papa et de grandes chaussures et aussi une voiture avec des vitres qui montent et descendent quand on appuis sur le bouton.
J’aurai une moustache comme mon papa et un rasoir avec de la mousse dans un bol et une ceinture avec une grosse boucle pour frapper fort comme mon papa quand il est fâché.
Mon papa, il est le plus fort.
Tout le monde a peur de lui, même ma maman et toutes les personnes qui habitent près de chez nous.
Alors quand mon papa m’a cassé la bouche avec une grosse claque et que du sang a coulé de ma lèvre du bas, ma maman et toutes les personnes qui habitent près de chez nous n’ont rien dit.
Mais je l’aime quand même mon papa, même quand il me cri dessus pour montrer que c’est lui le chef.
C’est bien l’école
A école tout le monde s’amuse, mais pas moi.
Je voudrais bien jouer au gendarme et au voleur avec mes camarades, mais je préfère rester assis sous le préau.
Je me repose un peu, je n’ai pas dormi de la nuit et j’ai même fait pipi au lit.
Mon papa était très énervé après ma maman et j’ai eu peur qu’il vienne me réveiller pour réciter mes leçons.
Alors je suis reste assis contre le mur dans le noir.
Quand il a fait jour, j’ai saute du lit pour aller me laver. Je ne voulais pas sentir le pipi.
J‘ai fait mon lit avant que ma maman ne voie qu’il était mouillé.
Pendant la classe je n’ai pas dormi, j’ai gardé les yeux grand ouvert.
Mais je n’ai rien compris de ce que disait la maîtresse.
Je n’entendais pas très bien les bruits des autres enfants dans la cour.
J’avais des nuages noirs dans les oreilles.
Merci maîtresse
Un jour la maîtresse a dit à mon papa que j’étais dans les nuages et que je jouais avec mes doigts, alors mon papa lui a promis de régler le problème.
C’était moi le problème.
Quand on est montés dans la voiture, le visage de mon papa m’a fait peur comme quand je rêve du monstre qui est caché sous mon lit.
Il a crié très fort que je lui faisais honte que j’étais un bon à rien et qu’il allait me briser pour que je marche droit.
A la maison, comme il ne trouvait pas sa grosse ceinture, mon papa est allé dehors casser une branche d’arbre.
beau comme un samedi
Il est fort mon papa, il a brise la branche sur sa cuisse et est remonte en courant.
C’était un samedi, il faisait beau, a travers les nuages noirs dans mes oreilles j’entendais un âne braire comme s’il savait ce qui allait m’arriver.
Le premier coup m’a presque fait tomber et j’ai senti une brûlure près de la tempe.
Pour être sur que je sentirais bien sa puissance, mon papa m’a arraché mon tee-shirt et a frappé avec rage comme pour un ennemi.
Ne pleure pas, me suis-je dis, sinon tu en auras encore plus.
Je n’ai pas pleuré et j’ai serré les dents.
Après quarante coups, mon papa est redevenu calme et m’a dit : vas te laver la figure et les mains, on passe à table.
J’aime quand mon papa est gentil avec moi.
Comme je me dirigeais vers la salle de bain, il m’a balance le tee-shirt déchiré en nasillant : évite de laisser traîner tes affaires.
Après manger, je suis allé dans ma chambre et sur le lit le dos colle au mur par le sang des plaies, j’ai passé l’après midi à regarder dehors.
Ma maman est venue me voir pour m’avertir : continu d’énerver ton papa et un jour il va te tuer !
Sans quitter la fenêtre des yeux, j’ai gambergé :je me suis vus à la place des cochons qu’il égorge parfois le dimanche en faisant couler le sang dans une grosse marmite ou pareil que les poules qui perdent la tête d’un coup de coutelas !
Je vais mourir, me suis-je dis.
La nuit tombée, je n’ai pas dormi.
Les yeux braqués vers le ciel, je cherchais en vain les étoiles, même la lune s’était éclipsée.
Noire était la nuit, comme un vieux nègre tanné par le soleil des blancs.
le soleil des blancs
Un jour, alors que j’avais enfin réussi à fermer les yeux, ma tête s’est remplie de la musique du tam-tam. Celle qui dit : hé ! petit nègre, lèves toi, va pieds nus a travers bois et cherche le gros manguier et là tu verras un vieil homme qui te racontera l’histoire du soleil a deux têtes.
Depuis, je sais que le soleil a deux têtes.
Une pour les blancs l’autre pour les nègres.
Le soleil des blancs brûle le nègre jusqu’a l’os dès qu’il met le nez dehors.
le soleil des nègres bronze le blanc, donne une belle couleur aux mangues rend sucré l’ananas et juteuse la canne a sucre.
Je sais que mon papa sait, d’ailleurs mon papa sait tout.
Il sait que le soleil des blancs est mauvais pour moi.
Alors dès que je n’ai pas école, il m’envois sous le soleil des blancs arracher les mauvaises herbes.
Pendant que je déracine, j’entends au loin mes cousins rires et jouer.
J’aimerais bien aller jouer avec mes cousins, mais si j’arrête de travailler les herbes vont repousser et mon papa va croire que je n’ai pas besogné.
Alors je serre les dents et j’arrache jusqu’à la tombée de la nuit.
« Rentres ! »
Ça claque comme un coup de fouet.
Mon sang se glace et je me dirige vers la maison les mains pleines de cloques et le dos cassé.
Ce soir là sera détendu, soirée western !
Mon papa m’autorise à regarder la télé.
Au contraire de mes sœurs, je vais m’asseoir sur une chaise, en bout de chaise, comme un étranger.
Elles, s’enfonceront dans les fauteuils en skail.
Encore une nuit sans sommeil, trop mal au dos.
A l’école tout le monde doit faire un dessin, moi je fais un petit garçon qui pleure, des larmes rouges !
Dès que j’ai eu fini, je l’ai déchiré avant que la maîtresse ne le voie et le dise à mon papa !
Mon papa ne doit pas avoir honte de moi !
Alors j’ai dessine un joli bateau et des poissons volants et de l’eau très bleue, comme ça on dira que je suis un gentil garçon.
Les valises
Un jour, après l’école, mon papa et ma maman ont crié très fort.
Je me suis bouché les oreilles, mais j’entendais tout.
Les portes ont claqué, des chaises sont tombées et puis le silence.
Alors doucement, je suis sorti de ma chambre et j’ai vu ma maman sur le balcon avec des valises.
J’ai cru que j’allais exploser, j’avais chaud dans tout le corps et ça tapait fort dans ma tête comme avec un marteau.
De retour sur mon lit , je n’ai pas voulu dormir pour attendre l’aube.
Au premier rayon du soleil , après le chant du coq , je suis retourne voir si les valises étaient encore là.
En les voyant, j’ai pu recommencer à respirer normalement.
Ma maman n'était pas partie.
Mais mon papa lui était toujours là.
la fête des innocents
Un dimanche, jour de la fête des innocents nous sommes allés à la messe.
Tous les enfants avaient amené leurs jouets.
Moi j’avais une Citroën gs radioguidée.
J’ai vaguement assisté à la messe pendant que le prêtre racontait des histoires de Jésus mort sur la croix pour sauver les hommes et que nous sommes tous les enfants du Seigneur, et que ce Dieu protège les enfants.
Ça, ça m’a fait sourire !
Après la messe, j’ai pris mon jouet sous le bras et suis allé me pavaner sur le parvis.
J’ai fais rugir le moteur et briller les phares.
Qu’est ce que j’étais content !
La nuit venue j’ai dormi les yeux fermés, en rêvant de ma belle voiture qui fait tout comme les vraies.
Quelques jours plus tard, j’ai de nouveau perdu le sommeil, mais c’était de ma faute.
Pour faire comme mon papa, j’ai ouvert le capot et j’ai fait de la mécanique.
Mon papa n’a pas du tout aimé !
Je n’ai pas eu peur qu’il me frappe, j’avais l’habitude.
J’ai pense que les plaies de mon dos n’avaient pas cicatrisées et que cette fois serait mon dernier jour.
Très en colère, mon papa m’a projeté contre le mur du salon et je me suis cogné la tête.
Quand j’ai pu me relever, ma belle voiture radioguidée gisait en mille morceaux au pied de l’escalier.
Les phares s’allumaient encore , mais le reste…
Tout était de ma faute, je n’aurais jamais dû énerver mon papa.
J’étais un très mauvais garçon.
Pendant les jours qui ont suivis la destruction de mon jouet, j’ai tout fais pour être invisible.
A la maison, je rasais les murs, j’évitais les bruits de bouche en avalant ma soupe.
Même aux toilettes, je tirais doucement la chaînette de la chasse d’eau pour ne pas énerver mon papa.

Dehors
Il faisait beau et chez les voisins j’entendais des rires, l’odeur d’un gâteau ,les cliquetis des verres, le bouchon d’un bouteille qui saute, le chien qui court après les poules, le vent dans les vêtements sur la ligne, même les fourmis qui semblaient s’amuser à la queue leu-leu avec des petits morceaux de feuilles vertes.
Dehors le monde riait !


Lire
Des fois, pour ne pas m’ennuyer, je lisais tout ce qui me tombais sous la main, la rubrique nécrologique et les faits divers, le manifeste de Karl Marx et un truc d’Aimé Césaire qui parle de retour au pays natal, Rahan le fils des âges farouches, les étiquettes de boîtes de médicaments.

Ecrire
Dans des cahiers, j’ai écris des choses que je ne pouvais pas garder dans ma tête parce que je suis sur qu’elle aurait explosée si je ne la vidais pas de temps en temps.
Comme ce soir ou j’ai vu une créature mi-femme mi-chauve souris accrochée par les pieds a une branche d‘arbre et ce chien qui m’a suivi jusque devant chez moi en insistant pour que je me retourne.
Une vieille légende dit que celui qui rencontre un chien la nuit doit passer son chemin sans le regarder sous peine d’avoir le cou brisé.
J’ai tenu bon et quand j’ai franchi la porte, il m’a dit : « tu as beaucoup de chance, mais la prochaine fois tu seras à moi ! »




Les autres
Je me suis souvent demande comment vivent les autres garçons ?
Dorment-ils les yeux ouverts, ont-ils peur de vivre, sentent-ils l’odeur de la mort, connaissent-ils le goût du sang, savent-ils ce que c’est une chemise qui ne vous arrache pas la croûte du dos meurtri, sont-ils gentils avec leurs papas ?


Prendre une décision
Un jour, j’ai couru pendant très longtemps dans les bois a côté de chez nous.
J’ai couru, j’ai couru si vite que les branches me fouettaient le visage et le corps.
Trop essoufflé, je me suis posé sur une vieille souche et n’y ai pas bougé jusqu’a la tombé de la nuit.
Comme ça, pour rien, les yeux dans le vide.
Je ne sais pas comment je me suis retrouvé dans ma chambre, mais la nuit fut paisible et j’ai revu le vieil homme assis sous le gros manguier.
Il m’a dit : « tu dois prendre une décision sinon tu vas mourir avant de devenir un homme.
Sorties de sa pipe d’énormes volutes de fumées m’ont enveloppées et j’ai vu clair.
Je me suis levé de très bonne humeur.
Mon corps était comme neuf !
Plus rien ne m’atteindrais !
Désormais j’entendais de moins en moins les bruits de la vie.
J’avais de plus en plus de coton dans les oreilles.
Ce matin là ,je n’ai pas pris de petit déjeuner, rien qu’un grand bol d’air sur le balcon.
Prendre une décision, oui, prendre une décision… voilà ce que j’avais en tête.
Je ne voulais plus être un vulgaire bout de viande suintante.
Etre un homme implique d’avoir du courage, de se tenir droit, d’être capable de rendre coup pour coup à n’importe qui.
Jamais plus mon papa ne me frappera.
Cette phrase comme de la lave coulait dans la veine de ma tempe.
En cachette, je suis allé dans la cuisine voler un canif, et tous les jours je l’ai affûté contre un galet pour qu’il soit très pointu.
Tous les travaux de force que m’infligeait mon papa, je les exécutais plutôt deux fois qu’une.
Je voulais me forger un corps d’homme, musclé, dur.
Il faut prendre une décision m’a dit le vieil homme, ne plus être un fétu de paille.
Mais un gros tronc d’arbre sur lequel mon papa se fera mal quand il frappera.
Chaque jour qui passe me rend plus fort.
La nuit, je sors en cachette de ma chambre pour courir pieds et torse nus dans les bois, quand la lune dit bonjour au soleil, je rentre prendre une douche.
Je m’habille et m’assieds face à l’horizon pour attendre l’heure d’aller a l’école.
Tous les soirs, je recommence le même rituel.
Courir, courir jusqu’au bout de mes forces.
Je dois devenir plus fort que mon papa.
A école, je casse la gueule à tous ceux qui m’embêtent.
Un jour, un garçon a dit à mon papa que je l’avais bousculé dans la cour.
Devant tous les enfants mon papa m’a hurlé dessus.
Pour la première fois je n’ai pas baissé les yeux.
Je me suis tendu comme une bête sauvage prête à bondir.
Dans la foule qui nous entourait, j’ai vu le vieil homme, qui d’un signe de la tête m’a dit : « non, attends, ton heure viendra ».
A la maison, il ne s’est rien passe, la tête baissé dans sa soupe, mon papa n’a pas desserré les dents.
Le soir durant, je suis resté sur mes gardes.
Au clair de lune, je faisais briller la lame de mon canif.
Rien ne sera plus comme avant.
Fini le petit garçon battu comme un esclave,
terminé le sang qui coule,
assez de lèvres fendues,
ça suffit les genoux meurtris par les punitions, à genoux, au soleil, les bras en croix avec deux gros cailloux dans chaque mains.
Chaque jour qui passait me faisait gagner en assurance.
Un matin, le vieil homme est venu me chercher.
« Debout, c’est l’heure ! » .
Comme je tendais la main vers mon canif, il m’a dit : « non, laisse ça, tu n’en as pas besoin ! »
« Allez suis-moi ».
J’ai enfilé un pantalon trop court et un tee-shirt trop petit et l’ai suivi dans le salon.
Là, ma maman, mon papa et mes sœurs s’apprêtaient à partir à la messe.
« Maintenant ! » m’a dit le vieil homme.
« A partir d’aujourd’hui, je ne vais plus à la messe avec vous .
Cette phrase a fait l’effet d’un coup de tonnerre.
Stupeur sur les visages !
Mon papa a hurlé de toutes ses cordes vocales une quantité de phrases incompréhensibles.
Et moi, très calme, lui ai dit que les temps et les gens changent et que plus jamais il ne lèverait la main sur moi.
« C’est ce qu’on verra !
Je suis le maître chez moi et ce n’est pas une petite merde de ton espèce qui va faire la loi.
«Je n’ai pas l’intention de faire la loi, mais celui qui ose me toucher à partir d’aujourd’hui prend le risque d’en souffrir dans sa chair ».
J’avais entendu cette phrase à la télévision.
« Tu veux me tuer comme tu me l’as souvent promis, alors vas-y, mais ne me rate pas ! »
« Ferme ta gueule » éructa-t-il en me fonçant dessus.
C’était le moment de vérité.
Il m’empoigna par le bras, je me dégageai avec une telle violence que mon papa s’en trouva déséquilibré et plongea la tête la première dans les plantes près de la télé.
Je n’avais pas bougé d’un pouce.
Touché dans son amour propre, il se remit très vite debout. bouillonnant comme la lave, il bredouilla : « Vas-y, tue ton père espèce d’ingrat ! »
A quoi j’ai répondu : « tu n’as jamais eu de fils, mais une bête sur qui passer tes crises de nerfs, un mort-vivant.
« Je vais te prouver que tu ne pourras plus décider de mon sort et que moi seul suis maître de mon destin.
Désobéissant au vieil homme, je suis allé chercher mon canif près du lit et suis revenu au salon.
J’ai regardé mon papa droit dans les yeux.
« Ça fait des semaines que je prépare cette arme, mais n’ai crainte, elle n’est pas que pour toi, mais pour nous deux.
Tu comprendras plus tard.
Après quoi de toute la force de mon bras droit, je me suis tranche la carotide.
Le sang coulait à flot comme l’eau sur les tôles un jour d’orage. Ma mère , mes sœurs et tous les gens qui habitaient près de chez nous n’ont rien dit !
Le vieil homme s’accroupit à côté de mon corps et dit : « allez viens petit, il faut partir.
Nous avons traverse le mur pour retrouver la forêt.
Dans ses éternelles volutes de fumées, mon guide me dit «ne te retourne pas, laisse leur les tourments et consacre toi a ta vie nouvelle !

FIN

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